Trop de chômeurs et trop de postes vacants: le casse-tête du marché du travail allemand
Diplômée en biologie, Julia Unkelbauer, 38 ans, pensait avoir mis toutes les chances de son côté. Mais dans la région de Fulda (ouest), où le chômage est pourtant relativement faible, ses candidatures se résument à une succession d'échecs.
"J'aimerais beaucoup continuer à travailler dans le domaine de la recherche. Cela est malheureusement un peu difficile, car le nombre de postes est très limité et il est aussi très compliqué d'obtenir des financements", explique cette spécialiste de la palynologie (étude des pollens), sans emploi depuis l'automne 2024.
Son parcours illustre un paradoxe croissant en Allemagne: un nombre de demandeurs d'emploi élevé (environ trois millions, soit un taux de chômage de 6,3 % en mai), et en même temps des centaines de milliers de postes vacants dans de nombreux secteurs.
Ainsi, 643.000 offres d'emploi étaient recensées en mai par l'Agence fédérale pour l'emploi, un chiffre qui ne tient pas compte des recherches de salariés effectuées directement par les entreprises en manque de main d'oeuvre.
- 160 métiers en pénurie -
Les économistes parlent d'un "mismatch", une inadéquation entre les travailleurs et les emplois qui existent. Et celle-ci est de mauvaise augure pour une économie déjà en crise qui peine à innover.
A l'échelle du pays, l'Agence pour l'emploi recense quelque 160 métiers en pénurie, surtout "ceux pour lesquels une formation professionnelle, duale ou scolaire, est requise", souligne Andrea Nahles, présidente de l'Agence.
Les secteurs de la santé et des transports sont parmi les plus tendus.
"On recherche de toute urgence du personnel soignant, des professionnels en physiothérapie ou des conducteurs de bus et de poids-lourds", cite-t-elle en exemple.
Mais il ne s'agit pas là de carrières qu'ambitionne la spécialiste des pollens Julia Unkelbauer qui, si elle ne trouve pas dans la recherche, veut travailler "partout où il existe des possibilités dans mon domaine".
Quitter sa région reste pour elle un dernier recours , tandis qu'elle vit avec son mari, cadre dans le privé, et leurs deux enfants dans une maison de village.
- Déficit démographique -
À Fulda, Katharina Henkel, cheffe de l'agence locale pour l'emploi, constate quotidiennement cette inadéquation.
"Nous avons de nombreuses personnes en recherche d'emploi, et en face des employeurs qui cherchent de la main-d'œuvre. Mais les exigences et les qualifications ne correspondent pas toujours", souligne-t-elle.
Il faut, selon elle, "jusqu'à 300 jours pour pourvoir certains postes, notamment dans les soins ou le transport".
Le phénomène reflète également les mutations de la première économie européenne. La numérisation et l'intelligence artificielle vont progressivement faire évoluer les besoins en main d'oeuvre qualifiée des entreprises.
Ces difficultés de recrutement devraient également s'accentuer avec le vieillissement de la population : au cours des dix prochaines années, environ 13 millions d'Allemands atteindront l'âge de la retraite.
Dans le même temps, seules 7,8 millions de personnes devraient entrer sur le marché du travail, creusant un déficit démographique que l'immigration peine aujourd'hui à compenser, selon l'Agence pour l'emploi.
À Francfort, le groupe Samson, qui fabrique des valves pour l'industrie, va voir environ 450 de ses quelque 2.000 employés en Allemagne partir à la retraite dans sept à huit ans.
"Nous devons déjà réfléchir à comment et avec quelles qualifications les remplacer", explique son directeur des ressources humaines, Frank Oppenländer.
Son entreprise a investi plus de 500 millions d'euros dans une nouvelle usine dans la commune voisine d'Offenbach et recherche activement "des tourneurs-fraiseurs, mécatroniciens et électroniciens", des profils difficiles à trouver.
La pénurie de main-d'œuvre qualifiée va "assurément s'aggraver" du fait qu'à terme, "c'est la main-d'œuvre en général qui fera défaut", abonde Mme Henkel.
La réponse passe selon elle par la formation continue, dispensée par l'Agence pour l'emploi ou par les entreprises, afin de faciliter les reconversions professionnelles dans les secteurs en manque de main d'oeuvre.
La qualification des chômeurs, comme celle des salariés, "doit être renforcée", reconnait M. Oppenländer, mais il voit comme autre impératif une "politique migratoire accélérée" pour répondre aux besoins des entreprises.
Les délais d'obtention des permis de travail sont encore "beaucoup trop longs", or "nous avons besoin de recruter dès aujourd'hui, pas dans deux ans".
V.Abaroa--ESF